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Les témoins fauniques
L'industrie en matière dure animale
Les sculptures et les gravures du Roc-aux-Sorciers apportent un témoignage manifeste du regard particulièrement attentif des Magdaléniens sur les espèces animales ; loin de réduire ces œuvres à un art animalier, celles-ci illustrent plutôt selon nous l’expression de représentations sociales et culturelles qui se sont appuyées sur des connaissances éthologiques étendues. Ce registre du savoir des groupes magdaléniens constitue ainsi un lien précieux avec les pratiques de chasse et l’intégration de ces sociétés au cœur de l’environnement.
L’examen des témoins osseux de la collection Rousseau, particulièrement bien conservés, permet d’envisager que leur nombre doit être compris entre 700 et 800 restes. La large gamme d’animaux que nous avons pu identifier souligne la diversité des objectifs de chasse des Magdaléniens du Roc-aux-Sorciers.
Il est remarquable que le renne domine assez clairement les témoins de faune. Les différences de gabarit indiquent que des mâles et des femelles (ou de jeunes individus) ont été abattus. La composition et les usures dentaires permettent quant à elles de préciser la présence d’au moins un juvénile, d’adultes et de vieux individus. Nos observations semblent renvoyer à un traitement et une consommation des rennes in situ, rapportés entiers après avoir été abattus dans un environnement relativement proche. Le cheval est la deuxième espèce qui se détache en termes de nombre de vestiges osseux. La représentation des parties squelettiques est cependant moins complète que celle du renne. Les éléments dentaires dominent. D’après ces témoins, plusieurs spécimens d’âges distincts ont été individualisés, des juvéniles aux jeunes et très vieux adultes. À moins d’imaginer un biais de répartition spatiale, la représentation des parties squelettiques de cheval suggère que toutes les séquences de traitement et de consommation de ces animaux ne se sont pas déroulées au Roc-aux-Sorciers. Dès lors, l’hypothèse la plus probable est que les parties manquantes pourraient ne pas avoir été traitées in situ (au moins pour certaines d’entre elles), mais emportées et consommées ailleurs. Le cheval a délivré un unique indice de saisonnalité, une seconde prémolaire inférieure de lait, analysée à l’aide de la méthode des hauteurs de couronne1. L'abattage de ce poulain d'un âge estimé à un peu moins de onze mois a eu lieu entre fin février et fin avril, en prenant en compte l’intervalle de confiance de plus ou moins un mois associé à l’âge déterminé. Cette chasse, qui a touché un groupe familial de chevaux (seul à intégrer d’aussi jeunes spécimens), s’est donc déroulée entre la fin de l’hiver et le début du printemps, ce qui a été observé très souvent dans les sites du Bassin parisien au Magdalénien supérieur2. En outre, cette période saisonnière offre une certaine cohérence avec l’estimation d’abattage du renne juvénile, du fait du recouvrement partiel des deux indices de saisonnalité.Toutes les autres espèces se signalent sur le plan numérique par une représentation très marginale, ne dépassant guère une quinzaine de restes (au mieux) : bouquetin, chevreuil, lièvre, mammouth. Le suidé (sanglier-porc) et le grand boviné n’ont été déterminés respectivement que par une incisive ; le caractère intrusif de ces spécimens ne peut être écarté, et une mise en relation potentielle avec un vestige lithique attribuable au Néolithique demeure possible.
Plusieurs carnivores ont pu être déterminés, ce qui n’est peut-être pas sans rapport avec une occupation magdalénienne située à la sortie de l’hiver : à cette période, les fourrures de ces animaux ont pu représenter un attrait certain. Le plus grand nombre de témoins est attribué au loup ; ont également été identifiés le renard roux, une martre, une belette, et un grand félin (peut-être un lion).
Les relations sont assez contrastées entre les espèces animales effectivement chassées et celles représentées dans l’art pariétal du Roc-aux-Sorciers. Tout d’abord, le renne semble avoir été chassé de façon prépondérante, ce qui n’est pas reflété dans l’art pariétal. La disparité qui touche le renne, entre l’animal chassé et sa représentation dans l’art pariétal, n’est pas seulement observée au Roc-aux-Sorciers, mais s’inscrit dans un phénomène plus général à l’échelle des sociétés du Paléolithique supérieur. À l’inverse, nous n’avons pu déterminer avec certitude de bison ; il n’est même pas certain que l’unique dent de grand boviné identifiée fasse réellement partie du niveau Magdalénien moyen. Pourtant, de nombreux bisons ont été sculptés avec une précision telle qu’il serait difficile d’admettre que les Magdaléniens ne les côtoyaient pas régulièrement. Le bison se trouve dès lors dans une configuration symétrique et inverse au renne. D’emblée, le cas du cheval apparaît moins problématique : deuxième espèce animale chassée selon nos premières études, il est reconnu comme l’animal le plus représenté dans l’art pariétal au Paléolithique en général et au Magdalénien en particulier3. Les sculptures du Roc-aux-Sorciers ne font pas mentir cette tendance. En ce qui concerne les bouquetins ou les félins, leur importance numérique en termes de vestiges de faune paraît nettement moins valorisée que les nombreuses représentations dont ces espèces ont fait l’objet au sein de la frise.
L’abattage de chevaux, de bouquetins, voire de félins, reflète donc bien que le savoir éthologique des Magdaléniens utilisé pour leurs œuvres de la frise du Roc-aux-Sorciers servait également pour leurs chasses. Le respect des proportions corporelles, des attitudes et des situations relève de ce savoir, sculpté et gravé dans la paroi en associant le regard du chasseur. Ce même regard a été aussi porteur d’une vision culturelle indéniable, se manifestant par le respect de règles stylistiques et une géométrisation exagérée de certaines parties anatomiques. Ces représentations du Roc-aux-Sorciers illustrent magnifiquement l’immersion des Magdaléniens dans leur environnement, par ce transfert d’observations éthologiques en normes de représentation.
1 Bignon, 2003 ; id., 2006(2) ; id., 2007(2).
2 Bignon, 2003 ; id., 2006(1) ; id., 2006(3) ; id., 2007(1) ; id., 2008.
3 Fritz et Tosello, 2001 ; Pozzi, 2004 ; Azéma, 2006.
Auteur : Olivier Bignon
© Réunion des musées nationaux – 2009